Notre enquête révèle une facette inconnue de ce vaste chantier qui aura couté 11 milliards de dollars.Le scandale de l’autoroute est-ouest (1216 kms) dans lequel sont impliqués de hauts responsables de l’Etat ainsi que des intermédiaires étrangers pourrait prendre de nouvelles ramifications.
En plus des malversations et le versement de pots de vin dans la passation des marchés, des témoignages recueillis par DNA indiquent que l’entreprise chinoise CITIC-CRCC, chargée de la réalisation de deux tranches (frontière marocaine - Chlef, 359 kms et Chlef - Bordj –Bouararidj, 300 kms), s’adonnerait à des pratiques douteuses, pour ne pas dire délictueuses.
Pour assurer la sécurité des chantiers dans la wilaya (département) de Bouira, une région en proie à l’insécurité en raison de la présence de groupes islamiques armés, les Chinois ont procédé au recrutement de patriotes appartenant aux GLD (groupes de légitime défense). La présence de ces patriotes servirait à masquer des pratiques peu conformes aux normes de confort et de sécurité de cette autoroute dont le coût global dépasserait 11 milliards de dollars.
Des patriotes payés au rabais
Dés l’entame des travaux à Bouira à l’automne 2006, l’entreprise CITIC avait exprimé le besoin de disposer d’une protection sécuritaire rapprochée dans la mesure ou cette région est réputée pour être en proie à l’insécurité. La requête a été prise en charge par les autorités locales qui ont ainsi décidé de mettre en place très vite un dispositif sécuritaire autour des chantiers ainsi qu’autour des bases de vie des travailleurs. Les patriotes engagés par les Chinois sont payés 12 000 dinars (120 euros) par mois, une somme qui s’ajoute aux 12 000 dinars versés par les pouvoirs publics. Mais voila, en dépit des recommandations des autorités pour ne pas procéder aux travaux durant la nuit, les Chinois ont pu passer outre. « Le travail nocturne a été déconseillé vu la présence active des terroristes dans cette région », confie un gendarme.
Des contrefaçons dans la réalisation des tronçons routiers
« Pour contourner les contrôles des inspecteurs de l’ANA (Agence nationale des autoroutes), les Chinois, grâce à la complicité de certains responsables de services de sécurité, ont procédé au recrutement de GLD pour garantir leur sécurité durant la nuit » révèle un cadre de la wilaya de Bouira. Grace à un arrangement tacite, l’entreprise a pu enfin travailler en toute quiétude. L’entreprise chinoise aurait-elle pu profiter de cette situation pour masquer « un trafic » sur la qualité et la sécurité du réseau routier ? Certes le souci de garantir la sécurité des employés et celle des infrastructures est légitime, mais il semblerait que les responsables abusent de leur position pour faire des micmacs. Plusieurs ouvriers rencontrés sur le chantier Adjiba - El Bibane s’étendant sur 16 kilomètres affirment que non seulement les Chinois procèdent à la construction des ouvrages (ponts, fondation…) en utilisant des matériaux frelatés (fer, ciment…) mais ils s’emploient à mettre à l’écart les ouvriers algériens pour ne pays éveiller les soupçons. Bien sûr tout cela se fait sous la protection des GLD qui ne se doutent nullement de tels agissements qui violent les normes de construction et mettent ainsi en danger les futurs usagers de l’autoroute. En somme, on fait coup double coup. Les patriotes sont là pour veiller à la protection des chantiers et leur présence contribue à éloigner les regards indiscrets.
Les Chinois ne respectent pas les normes de construction
Il semblerait que le même procédé à été mis en place également sur les tronçons El Yachir et El Bibane, dans la wilaya (département) de Bordj-Bouararidj (250 kms à l’est d’Alger). Des employés ayant travaillé sur ces deux tronçons révèlent : « Lorsque les Algériens ayant travaillé de 8 h du matin à 20 h quittent les chantiers et que des employés chinois prennent le relais, il est alors interdit aux Algériens de s’approcher des chantiers ...» Pourquoi une telle précaution ? « Parce que les Chinois ne respecteraient pas les normes de construction telles qu’elles sont consignées dans le cahier de charge ».
Les raisons de ce procédé se trouvent dans le contournement des contrôles des inspecteurs de l’ANA qui ne peuvent se déplacer la nuit dans ces chantiers pour des raisons sécuritaires. D’après une source proche de ce dossier, les contrôleurs se contentent d’inspecter « des échantillons de béton livrés le matin par les Chinois, échantillons qui, après contrôle, s’avèrent conformes aux normes de l’ANA ». Nos multiples sollicitations auprès des responsables de CITIC pour obtenir leur version des faits afin de les confronter aux témoignages que nous avons recueillis sont restées vaines. « Veuillez contacter la direction générale », nous a-t-on répondu. Même son de cloche coté algérien. Aucun responsable de l’ANA n’a voulu nous recevoir. Un des inspecteurs de l’ANA rencontré sur le chantier affirme ne pas être au courant des ces agissements. «Ce sont des affabulations de travailleurs algériens qui se sont rebellés contre leur employeur chinois », explique cet inspecteur. Comprendre : les soupçons de contrefaçon relèvent d’un acte de représailles, voire de jalousie. A voir…
Circulez, il n’y a rien à voir
Afin de vérifier les propos de ces ouvriers, nous nous sommes rendus sur les chantiers cités. Sur place, les responsables de l’entreprise nous ont refusé l’accès. Les patriotes chargés de la sécurité des installations nous ont priés de quitter les lieux. Après insistance, un patriote accepte de nous parler : « S’ils ne se contentaient que s’adonner à des petits traficotages dans la réalisation des tronçons routiers… Ils revendent aussi le ciment à des entrepreneurs de la région à des prix concurrentiels…» Un jeune entrepreneur d’Akbou (wilaya de Bejaia), situé à quelque 20 kilomètres de ce chantier, confirme : « J’achète mon ciment de chez les Chinois. C’est un officier de la gendarmerie qui m’a mis en relation avec eux…» Du marché noir en quelque sorte…
Autoroute ouverte aussitôt fermée pour travaux de réfection
Les suspicions sur la qualité et la sécurité des tronçons réalisés par l’entreprise chinoise sont-ils une vue de l’esprit ? Rien n’est moins sûr. En juillet 2008, le président Bouteflika avait procédé à l’inauguration en grandes pompes d’une partie de cette tranche de l’autoroute que l’entreprise CETIC avait achevée dans la wilaya de Bouira. Le projet a titillé la fierté des responsables algériens, mais les automobilistes ont vite déchanté. C’est que peu de temps après sa mise en service, des défauts de constructions commençaient à apparaître tant et si bien que cet axe routier a du être fermé à la circulation pour subir de nombreuses réparations. Comment expliquer qu’une autoroute fraichement construite puisse être aussitôt fermée pour réfection ? « Les Chinois ont justifié ces imperfections par la nature du sol et l’affaire est vite close grâce à l’intervention de hauts cadres de l’Etat et le déplacement de Secrétaire général du ministère des Travaux publics », explique une source proche de l’affaire. Comment peut-on croire à l’existence d’imperfections au sol alors que des études, chèrement payées, ont été effectués avant l’entame des travaux ? Soit il y a eu tricheries sur les études, soit celles-ci n’ont pas été prises en compte lors des travaux, soit l’existence même de ces études est sujette à caution. Une chose est sure : Ce même Secrétaire général est aujourd’hui en détention pour soupçons présumés de corruption dans le cadre du scandale de l’autoroute est-ouest.