Prostitution: le paradoxe algérien

« Dans la société algérienne, les discours sociaux qui sont hétéros/normatifs, alimentés par la religion, la morale et le Code pénal, on constate un refus total de la prostitution comme pratique et une incitation à sanctionner socialement les acteurs de la prostitution, et cette sanction va de l’exclusion et la marginalisation à la stigmatisation », souligne Keltouma Aguis. Chercheure au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) à Oran, elle a tenté de comprendre comment « les acteurs de la prostitution, en dépit des codes sociaux (religion, loi, morale) arrivent à circuler entre la norme et la transgression ? ».
Pour mener ses recherches sur la prostitution en Algérie, l'anthropologue a choisi comme terrain d’étude la région d’Oran, conduisant notamment ses observations dans la maison de tolérance de Sidi El Houari, les maisons closes, les boîtes de nuit, les salons de coiffure, les salons de thé, les restaurants mais aussi les bains maures.

Comment vient-on à la prostitution

Ayant notamment interrogé 10 prostituées autorisées, 10 prostituées clandestines, 10 prostitués homosexuels ainsi que 140 personnes n'appartenant pas au monde de la prostitution, Keltouma Aguis cherche à apporter des clés de compréhension sur les facteurs qui engagent les prostitué(e)s vers la marchandisation de leurs corps. Elle s’est ainsi penchée sur le vécu des prostitué(e)s : avant la prostitution, le moment où elles ont basculé vers la prostitution, puis leur quotidien.
« Dans un premier temps on constate que ces femmes ont souvent été agressées pendant leur jeunesse : elles ont été victimes de pédophilie, d’inceste, ou de harcèlement sexuel… Ensuite on note un dysfonctionnement dans le rôle des parents : mort prématurée, divorce, séparation, absence ou encore parents démissionnaires. Ce sont généralement les deux causes qui mènent les prostitué(e)s interviewées vers la prostitution », explique-t-elle.
Si Keltouma Aguis ne s’estime pas en mesure d’apporter des solutions, elle tient à tirer la sonnette d’alarme sur les deux problèmes auxquels sont confrontées les prostitué(e)s. Au quotidien : la violence et les maladies sexuellement transmissibles. « Elles disent que ce sont les clients qui ne veulent pas prendre de mesures préventives, elle sont obligées de travailler et donc généralement elles acceptent les relations sans préservatif », rapporte la doctorante.
Derrière chaque témoignage collecté se cachent des morceaux de vie, des histoires singulières. Keltouma Aguis qui, au fil de ses recherches, a été amenée à pénétrer en tant qu’observatrice dans l’univers des maisons closes règlementées et clandestines en Algérie, garde notamment en mémoire l’histoire d’une de ces jeunes femmes. Traitée en esclave par ses belles-sœurs, c’est lors d’une fugue motivée par le refus de ses quatre frères d’accepter la demande en mariage de son compagnon, que la jeune femme a été victime de multiples agressions sexuelles. Laissée dans un état comateux par ses agresseurs, elle a été hospitalisée durant deux mois avant de tomber sous le joug d’un réseau de proxénètes.
Après une dizaine d’année elle est finalement retournée dans son quartier où elle a acheté une maison et installé sa boîte de prostitution, juste en face de la maison de ses frères. Elle cherchait à se venger de ses frères par la prostitution. Ils ont finalement quitté les lieux.

Entre interdiction et passivité des autorités

Fait notable, si aujourd’hui en Algérie, il n'est pas permis d'ouvrir une maison de tolérance, quelques maisons closes, datant de l'époque coloniale, demeurent néanmoins légales. Aujourd’hui il ne reste plus que deux maisons qui exercent en toute légalité et au sein desquelles les prostitué(e)s bénéficient notamment d’une prise en charge médicale. A noter que ces maisons n’ont jamais été officiellement interdites par l’État algérien mais simplement mises en veille, dans la discrétion la plus totale.
Par le biais de ces maisons de tolérance règlementées, l’État algérien permet ainsi l’existence d’une prostitution légale, non punie et surveillée.
Une situation pour le moins paradoxale puisque l’article 343 du Code pénal algérien condamne le racolage d’une peine de 2 à 5 ans de prison et de 500 à 20 000 dinars algériens d'amende (51 à 2 075 dirhams). Cette particularité peut s’expliquer selon deux hypothèses, pour le sociologue Abdessamad Dialmy : l’une historique, l’autre religieuse.

La prostitution coloniale

« Les Français en colonisant l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, se sont trouvés confrontés à un fléau qui ravageait les sociétés maghrébines, la syphilis », rappelle le sociologue.
Au lendemain de la prise d’Alger, l'armée française est touchée par d'importantes épidémies de maladies vénériennes et prend la décision d’organiser et de règlementer la prostitution dans la ville d’Alger. L’armée d’occupation instaure ainsi un règlementarisme sous prétexte de sauvegarder l’ordre, la morale ainsi que l’hygiène publique. « Il fallait contrôler, surveiller et amener cette population à risque à se protéger et à protéger les autres », précise Abdessamad Dialmy. A la veille de l’Indépendance, près de 171 maisons closes sont ainsi réparties sur tout le territoire national.