Algérie : les militaires à la retraite muselés

Une nouvelle loi encadre la liberté de parole des militaires algériens. Beaucoup y voient l'œuvre d'Ahmed Gaïd Salah, patron de l'armée et fan absolu d'Abdelaziz Bouteflika.


Il fut un temps où, en Algérie, la parole du général Khaled Nezzar résonnait aussi fort que les bruits d’un canon. C’était l’époque où cet officier dirigeait l’armée comme chef d’état-major, puis comme ministre de la Défense.

Pour se convaincre que cette ère est bien révolue, il suffit de voir comment il a été snobé par les députés, à qui il avait demandé de ne pas adopter un projet de loi sur l’obligation de réserve des militaires, que ce général à la retraite qualifie de « dérive liberticide, anticonstitutionnelle et antidémocratique ». Las ! La loi a été adoptée le 27 juin en un tournemain, malgré la protestation des élus de l’opposition.

Libertés encadrées pour les anciens militaires

Qu’y a-t-il de si grave dans ce texte pour susciter crainte et désapprobation chez Nezzar et ses pairs à la retraite ? En vertu des nouveaux textes, le militaire mis à la réserve ou rendu à la vie civile est interdit « de tout acte, déclaration ou comportement susceptibles de compromettre l’image des institutions et des autorités publiques ».

Assimilé à l’outrage ou à la diffamation, tout manquement est passible d’un retrait de la médaille d’honneur ou d’une plainte. Mais un officier craint que, derrière ce vocable, on veuille interdire la moindre critique de responsables civils ou en uniforme kaki.

Cette injonction au silence faite aux généraux est jugée d’autant plus inquiétante que la justice n’a pas attendu la promulgation de cette loi pour sévir. Pour avoir critiqué publiquement Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense, et dénoncé la mainmise du clan présidentiel sur les affaires d’État, le général à la retraite Hocine Benhadid, 71 ans, croupit en prison depuis neuf mois. En représailles de son insolence ? Ses avocats parlent d’acharnement et de déni de justice.

Gaïd Salah, un rôle crucial

Bien que la Grande Muette se défende de faire de la politique, ils sont nombreux à voir l’ombre de Gaïd Salah derrière ce tour de vis. C’est peu dire que, à 76 ans, cet ancien maquisard qui a fait sa carrière dans les forces terrestres est devenu le patron incontesté de l’armée.

Son poids s’est davantage renforcé après le démembrement du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), en janvier, et le limogeage du général Mohamed Mediène, dit Toufik, redoutable patron de ces services secrets, avec lequel Gaïd Salah entretenait des relations pour le moins fraîches.

Pourtant, le destin de cet officier au caractère bourru et au physique imposant, diplômé d’une école d’artillerie en ex-URSS, aurait pu connaître une autre trajectoire sans l’intervention d’Abdelaziz Bouteflika. En 2003, son nom figurait sur une liste de généraux que le chef d’état-major de l’époque, Mohamed Lamari, voulait envoyer à la retraite.

Certains affirment qu’entre Gaïd Salah et Bouteflika, il n’y a pas assez d’espace pour glisser une feuille de papier à rouler Repêché par le raïs, il prend la place de Lamari lorsque ce dernier claque la porte, en 2004. Depuis, Ahmed Gaïd Salah jure une fidélité absolue au président. « Je suis au service du moudjahid [maquisard de la guerre d’indépendance] Bouteflika jusqu’à la mort », aime-t-il répéter.

Un familier du sérail confirme, expliquant qu’entre Gaïd Salah et Bouteflika « il n’y a pas assez d’espace pour glisser une feuille de papier à rouler ». Mais si le chef d’état-major, qui s’est rapproché du Premier ministre, Abdelmalek Sellal, et du chef du Front de libération nationale (FLN), Amar Saadani, demeurera loyal au président, rien ne l’empêche de rêver d’un destin national. D’ailleurs, certains jurent qu’il se verrait bien en maréchal Sissi version algérienne…

Farid Alilat